
En effet, l’arrêté du Gouverneur signe l’incapacité du gouvernement à sécuriser deux axes respectivement longs de 66 Km (Ziguinchor – Pont de Koulikan) et de 193 Km (Ziguinchor – Séléti). Et dans la foulée, il soulève une foule de questions sur ce cancer politico militaire (le séparatisme hier strictement armé, aujourd’hui cumulativement bandit et armé) que le Président Wade n’a pas – loin s’en faut – éradiqué en « cent jours » ; il entraîne un geyser d’interrogations sur la doctrine de contre-guérilla que l’armée applique dans les sud du pays ; et enfin il provoque la stupeur, sur l’effet déshonorant d’une mesure qui oblige, au-delà de 18 heures, des Sénégalais en déplacement sur le territoire national, à passer la nuit dans un pays étranger, en l’occurrence la Gambie. Tels des réfugiés d’un soir.
Comble d’aberration et d’humiliation, le pays de Yaya Jammeh, est, aussi, le sanctuaire de cette poignée de rebelles qui écument la zone et désarçonnent le gouvernement, au point de le conduire, par le truchement de son représentant régional Léopold Wade, à prendre une décision aussi maladroite que ruineuse pour le prestige du Sénégal.
En instaurant le couvre-feu, l’Etat répand davantage la peur que les rebelles qui, eux, s’ingénient à l’installer. Il baptise officiellement « corridors de la mort », deux portions de deux routes nationales. Il signale la guerre, là où il y a une demi guerre voire un quart de guerre. Il exhibe un linceul puis en couvre la dépouille de l’accord de paix, signé en grandes pompes, le 30 décembre 2004. Il met en veilleuse la souveraineté nationale sur deux axes routiers très vitaux, toutes les nuits. Une longue liste d’hérésies. Psychologiquement, c’est un succès pour des rebelles qui reçoivent ainsi sur un plateau, « un territoire libéré » qu’ils administrent dans les ténèbres et restituent, dès le chant du coq. C’est, à la fois, cocasse et écoeurant. Et forcément traumatisant, lorsqu’on sait que l’insécurité ambulante sur la Transgambienne, n’était pas étrangère à la ruée fatale des voyageurs vers le bateau le Joola
Cet arrêté démontre de manière regrettable que le département de Bignona est un paradis pour les rebelles qui y accèdent à leurs cibles, avec la même aisance (donc sans encombres) que la ménagère de Sandaga se dirige vers l’étal de la marchande de légumes. Les va-et-vient des maquisards dans le village de Dar Es Salam chérif, laissent, à cet égard, les observateurs pantois. En revanche, Bignona est un enfer pour les populations et les voyageurs qui payent un lourd tribut à la présence des rebelles, auteurs de braquages à répétition. Mais aussi d’assassinats ciblés, comme ceux d’Oumar Lamine Badji ou de Chamsdine Dino Aidara. Bref, l’arrêté du Gouverneur de Ziguinchor, révèle bien la doctrine de l’Etat qui cherche désespérément ses marques ; et improvise sa politique casamançaise.
Or donc, c’est la doctrine de l’Etat sur un conflit qui conditionne la stratégie de l’armée, en lui servant de toile de fond. Ici comme ailleurs. En Casamance, de 1982 à 2009, l’option de l’Etat a été sans cesse fluctuante. Doctrinalement, c’est le jeu de bascule qui est en vigueur. Stratégiquement, cela se traduit par des poussées offensives alternant avec des pauses opérationnelles. Voire le gel momentané de l’activité militaire. Le tout au gré des contacts, des négociations et des signatures d’accords sans lendemain.
Cette oscillation chronique qui caractérise la gestion du dossier, trouve son explication profonde dans la nature démocratique des régimes successifs de Diouf et de Wade. Ailleurs, des pouvoirs plus musclés que démocratiques, ont résolu autrement les crises internes. Par le napalm déversé sur tout ce qui bouge. Et également par l’indifférence « nationaliste » ou le mépris « patriotique » vis-à-vis d’Amnesty International et de l’opinion des défenseurs des droits de l’homme. Au Sénégal, les pouvoirs publics ont fait une lecture politiquement plus fine (ce qui n’est pas sans inconvénients) et, par conséquent, appliqué un traitement militairement mesuré et/ou contrôlé. Malgré les ingérences extérieures qui ont manifestement émaillé le conflit (rôle de la Guinée Bissau, attitude de la Gambie et agissements de la Mauritanie de Ould Taya) Dakar, a toujours « provincialisé » l’équation casamançaise. Abstraction faite de l’opération Gabou, déclenchée par Abdou Diouf en 1998.
Voilà qui fait que Bignona demeure un purgatoire pour l’armée. Laquelle n’a point les coudées franches ; tout en gardant intacte sa mission permanente de défense de chaque mètre carré. Autrement dit, les militaires ne sont pas à la fête ; même s’ils ne sont pas, non plus, à Guadalcanal ou à Dien-Bien-Phû. Les chevauchées meurtrières du Mfdc à Babonda (une quinzaine de soldats tués) et dans les secteurs de Guidel et de Madina-Mancagne (un détachement de parachutistes anéanti) sont désormais de mauvais souvenir. Vieux de deux décennies. La saignée opérée, sur le terrain, par l’armée sénégalaise, les purges internes (éliminations de Léopold Tamba et plus récemment de Youssouf François alias « Rambo ») et les captures suivies de disparitions constamment organisées par la NIA de Yaya Jammeh, ont clairsemé les rangs du maquis.
Toutefois – c’est une évidence – la Casamance n’est ni installée dans la paix, ni bordée par des pays en paix. Les services secrets gambiens (NIA) n’ont pas décimé le Mfdc. Bien au contraire. Banjul a plutôt planifié la liquidation d’Alexandre Djiba, de Magne Diémé, d’Abdoulaye Diédhiou et autre Aboudia. Tous, des rivaux de Salif Sadio. Cet homme qui aspire à être le Bolivar de la Casamance. Une ambition que l’initiative administrativement myope du Gouverneur de Ziguinchor pourrait bien favoriser.
Si l’on y ajoute les hoquets inquiétants de la Transition guinéenne du Capitaine Dadis, on appréciera mieux l’urgence à fixer l’attention sur l’horizon casamançais. Car un chaos, de plus en plus plausible en Guinée Conakry, exposerait les deux régions que sont l’aurifère Kédougou et la pastorale Kolda. Et les citoyens ne manqueront pas de demander à Me Wade : où est l’armée ? Réponse : un de ses bataillons, défend Kisangani au sein de la MONUC ; un second stabilise la Cote d’Ivoire parmi les troupes de l’ONUCI ; et un troisième opère dans la Force hybride ONU/UA au Darfour. Pendant ce temps, Bignona n’est pas verrouillée, Kolda est dégarnie. Et le Gouverneur de Ziguinchor sécurise par le couvre-feu, la portion d’un pays dont le Président multiplie les médiations au-delà des frontières.
Auteur : Babacar Justin Ndiaye
Source : Ferloo
Date de publication : 3 juillet 2009